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Julie Martin et le prédécesseur angélique

Cela fait trois jours que la sortie d’entreprise meurtrière a eu lieu quand les photos font leur apparition dans la dropbox. Julie, Sonia, ainsi que d’autres collaborateurs se pressent autour d’Anita, la réceptionniste, qui a reçu les photos et les parcourt en premier.

Doris Dinkel Juli 2016

Julie éclate de rire lorsqu’elle aperçoit la photo d’une femme, une parure de plumes exubérante dans les cheveux. « Sonia, regarde, c’est toi. Ton chapeau à plume ressort encore plus grand sur la photo qu’en réalité », ricane Julie, en lui faisant un appel du coude. Après avoir sélectionné et imprimé les dix meilleures photos, Sonia, Julie et Anita se rendent à la réception pour les accrocher au tableau d’affichage. Le tableau d’affichage est immense, il mesure près d’un mètre sur quatre et regorge déjà de souvenirs. C’est la première fois que Julie s’arrête pour le regarder attentivement. Un visage l’interpelle d’emblée. C’est celui d’un homme dans la quarantaine qui rayonne sur toutes les photos. Sur l’une d’elle, il est entouré de tous les collaborateurs du département des finances. Ils se tiennent tous bras dessus bras dessous et rient joyeusement. « Est-ce que c’est Tobias, mon prédécesseur ? » demande Julie. Sonia contemple la photo désignée par Julie. « Oui, effectivement, c’est bien lui », répond-elle d’une voix presque teintée de nostalgie. Julie regrette immédiatement d’avoir posé la question car Sonia continue : « C’est tellement dommage que tu n’aies pas pu le rencontrer. Il était vraiment super et on sent qu’il est parti. Il faisait partie de ces personnes qui répandent la bonne humeur autour d’eux. Et puis, il avait un véritable talent pour les chiffres. Ah ! et son sens de l’organisation ! Tu savais que toutes ces étiquettes très pratiques sur les tiroirs sont son idée ? Si j’avais été cheffe à ce moment-là, jamais je ne l’aurais laissé démissionner. C’est vraiment dommage qu’il– ».Sonia s’étend encore quelques minutes, mais Julie a déjà décroché. Elle est quelque peu perplexe. On dirait que ce Tobias était un véritable ange en plus d’être un génie extrêmement appliqué. Soudain, Julie se souvient de tous les détails des mois passés. Les innombrables check-lists imaginées par Tobias. Ses rappels préprogrammés qu’elle reçoit au moins deux fois par semaine par email. Ses petites étiquettes qu’il a collées sur tous les tiroirs du département des finances pour que personne ne perde une nanoseconde de sa vie à chercher quelque chose. En fait, il a formé Julie, alors même qu’il a quitté Bentex un mois avant son premier jour de travail. Chacun des collaborateurs de Bentex dresse un portrait élogieux de cet homme. Comment peut-elle imaginer remplacer un rayon de soleil aussi merveilleux et travailleur que lui ? Puis elle pense à tous ses problèmes. Son référent absent, son sentiment de détresse dès la première semaine, sa frustration. Tout cela ne serait jamais arrivé à Tobias. Soudain, Julie se rend compte que jamais elle ne remplacera Tobias. Elle s’y est prise bien trop bêtement pour prétendre y arriver.

Ce soir-là, Julie rentre chez elle déprimée et de mauvaise humeur. « Que s’est-il passé à ton travail aujourd’hui ? » demande Jonas, son mari. Julie le regarde, la mine renfrognée. « Rien », répond-elle. Jonas la regarde attentivement, puis hausse les sourcils, douteux. « Ok », finit-il par dire sur un ton faussement désintéressé. Julie ne peut retenir un sourire. Elle inspire profondément et raconte tout ce qu’elle a « vécu » avec Tobias. Quinze minutes plus tard, elle conclut sa tirade : « En fait, je n’aimerais pas le ressentir comme ça, mais en voyant les photos, j’ai eu l’impression qu’il était meilleur que moi dans tous les domaines. Tu aurais dû entendre comment Sonia en parlait. Je pensais qu’on était devenues amies, mais il est clair qu’elle ne parle pas de moi comme elle parle de Tobias. » Jonas la rassure : « Je ne te reconnais pas. Tu m’as toujours dit que l’équipe est plus importante que les besoins individuels de reconnaissance. A présent, je peux te dire la même chose. D’après ce que j’entends, l’assiduité de Tobias t’a servi à toi aussi. C’est super pour toi, qui es « nouvelle », que tout soit étiqueté de façon claire et précise. Et que tu reçoives des rappels par email. Et que tu aies des check-lists pour la moindre de tes tâches. Grâce à ça, tu as pu t’adapter rapidement à l’équipe et montrer ce dont tu es capable. Ou tu aurais préféré arriver dans un chantier sans nom que tu aurais dû te farcir simplement pour pouvoir t’imposer comme une sauveteuse ? » Julie lève les yeux, embarrassée. « Bien sûr que non. Tu as raison, je dois m’estimer chanceuse que Tobias m’ait laissé sa place de façon aussi organisée et consciencieuse. » Jonas lui sourit. « Tu as raison. Et tu sais quoi ? Tu peux être fière de toi qu’Alina et Sonia t’aient engagée. Ça veut dire qu’elles te pensent digne de remplacer Tobias. Et n’oublie pas que Tobias a travaillé neuf ans chez Bentex et qu’il n’était certainement pas un parfait multitalent dès le premier jour. »

Un nouveau collaborateur marche toujours sur les pas d’un ancien collaborateur. La tâche peut parfois paraître ardue et le nouveau venu peut éprouver un sentiment d’infériorité envers son prédécesseur, ses expériences, son travail accompli et ses bonnes idées. En tant que nouveau membre d’une équipe, il n’est pas toujours évident de se démarquer et de ne pas se comparer directement à l’ex-collaborateur. Le sujet du prédécesseur ne doit pas être tabou. Les autres collègues doivent faire attention à valoriser le « nouveau » et à ne pas lui faire sentir qu’il est comparé.

 

Christoph_JordiChristoph Jordi est fondateur et CEO de DoD!fferent et auteur de la chronique mensuelle « Doris Dinkel ». DoD!fferent propose des conseils stratégiques en mettant l’accent sur la marque employeur. Christoph Jordi enseigne également à l’Institut suisse pour l’économie d’entreprise où il s’occupe de la formation Cert. Employer Branding.

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